Depuis l’Antiquité, les arts de la parole ne s’enseignent qu’aux élites. C’est pour elles qu’Aristote a défini et codifié la rhétorique, l’art de persuader, au IIIème siècle avant J.C.
En rhétorique, on ne cherche pas à dire le vrai mais à convaincre que ce que l’on dit est vrai. Le libre maniement de la parole est le moyen d’y parvenir et d’agir sur les esprits.
Pour les puissants, un tel savoir ne saurait être un bien commun. Un peuple armé de rhétorique menacerait l’ordre établi. Alors, le secret se transmettra au fil des siècles, par les voies initiatiques. En aucun cas ne devait-il être découvert ni dévoilé au plus grand nombre.
La rhétorique : une révélation démocratique
Au XXIème siècle, la révolution numérique fait émerger la rhétorique des profondeurs. En quelques clics, la voilà accessible, intelligible, exotérique. Sur Internet, des vidéos de vulgarisation et de décryptage du discours politique se propagent de façon virale. Nombre de citoyens découvrent comment s’y prennent ceux qui nous gouvernent.
Le temps où la rhétorique ne bénéficiait qu’aux élites est révolu. À leur tour, les citoyens initiés se servent de cette nouvelle liberté d’expression pour défendre leurs vues, porter leurs convictions, défier l’autorité. La rhétorique devient même l’art de désobéir, de s’arracher à cette « servitude volontaire » dont parlait Étienne de La Boétie.
La rhétorique au lycée : un savoir occulté
On fait mine de redécouvrir la rhétorique. Pourtant, les Français la connaissent, sans même le savoir. Elle est au programme scolaire depuis des décennies !
Au collège, un élève entend souvent les mots « métaphore », « hyperbole », ou « euphémisme » prononcés par son professeur de français. Au lycée, ceux d’« oxymore », de « litote » et de « synecdoque » lui sont familiers. À notre insu, nous sommes tous des initiés.
Mais un lycéen ignore souvent que ces mots désignent des figures de rhétorique, de redoutables moyens de persuasion. Pour des raisons troublantes, l’enseignant de français les qualifie de « figures de style », de simples ornements. Serait-il dangereux de les appeler par leur nom ?
Mais peu importe l’appellation qu’on leur donne. Il y a plus problématique.
Tout lycéen pressent que ces fameuses figures sont une liberté de nommer la réalité différemment, avec ses mots, de tout son cœur. Il voudrait faire comme les écrivains illustres et jouir du droit de les employer. Impossible : il lui est formellement interdit de les utiliser dans ses commentaires de texte et ses dissertations. La rhétorique est un écart de langage qui ne lui est pas permis. Au lieu de ça, il lui faut obéir aveuglément à des règles d’écriture strictes et à une méthodologie inflexible.
Où est le problème, me dira-t-on ? Après tout, l’école est le lieu où l’on apprend au citoyen en devenir à écrire, à parler convenablement. Le contrat social dépend d’une langue commune, pour comprendre les autres et se faire comprendre des autres.
C’est vrai. L’École enseigne à tous le maniement rigoureux de la parole. C’est indispensable. En revanche, elle lui en dissimule encore le véritable potentiel, la force de convaincre. Et ça, c’est inacceptable.
La rhétorique : une liberté démocratique
Convaincre est un pouvoir. En démocratie, le pouvoir n’appartient pas aux élites, mais à tous les citoyens. En ce sens, il est absurde, pour ne pas dire suspect, qu’il soit encore interdit aux lycéens de formuler librement leur pensée. Ils sont encore et toujours tenus de s’exprimer de façon neutre et impersonnelle, obligés de conduire une réflexion sans saveur et qui n’est pas la leur. Ils régurgitent. Jamais ils n’engagent leur responsabilité. Jamais ils ne font preuve d’esprit critique. Jamais ils ne pensent véritablement par eux-mêmes.
En 2026, cette réalité est d’autant plus insensée que l’intelligence artificielle a fait son apparition. Une bonne dissertation ou un bon commentaire de texte peut désormais se faire en un clin d’œil. C’est un fait. D’ailleurs, les élèves ne se privent pas de recourir à ChatGPT, pour le grand malheur des professeurs. Peut-on les blâmer d’avoir compris que ces deux épreuves emblématiques de la scolarité française sont artificielles ? Commentaire et dissertation sont voués à disparaître, à moins d’en modifier les consignes. Il est urgent d’y réfléchir.
Pour l’enseignement de la rhétorique aux lycéens
La formation de l’esprit critique est l’ambition majeure de l’École. Sa volonté est de créer des citoyens éclairés, libres, autonomes. À l’ère des fake news, il faut donner aux jeunes des moyens de distinguer les faits des interprétations trompeuses, de déjouer les biais et les manipulations de toutes sortes. Si l’on veut sérieusement doter la jeunesse française d’une arme intellectuelle viable, la rhétorique doit désormais être enseignée au lycée.
Dans toutes les disciplines, il faudra multiplier les exercices de prise de parole en classe. Les professeurs devront être formés à l’animation de ce type de modules, de sorte que les mises en situation libèrent le potentiel de chacun.
Pour l’évaluation écrite, une épreuve devra être instaurée en filière générale, en complément du commentaire de texte et de la dissertation : l’essai. Il est déjà en vigueur dans les filières technologiques depuis la réforme Blanquer (2019). C’est une exercice aux contours plus souples que la dissertation traditionnelle. L’élève voit sa liberté d’expression élargie et doit prendre position sur un sujet donné. La création d’une méthodologie appropriée permettra aux professeurs de clarifier les règles du jeu et d’évaluer les copies avec objectivité.
Généraliser l’enseignement de la rhétorique au lycée permettra de faire goûter à tous les élèves les joies d’une prise de parole maîtrisée et convaincante ; à l’écrit, l’instauration de l’essai en filière générale les habituera à vraiment penser par eux-mêmes. À prendre position. À engager leur responsabilité. À désobéir aux idées reçues et aux vérités toutes faites.
À être des citoyens précoces, en somme.