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Kairos : l’art de saisir les opportunités


Certaines personnes ont le chic pour obtenir ce qu’elles veulent. On dirait même – ô injustice ! - qu'elles y parviennent comme par enchantement, naturellement, sans effort, sans forcer le moins du monde. Et quand ces insupportables veinards acceptent de nous fournir des explications, c’est toujours à coup de sagesse populaire : « Qui ne tente rien n’a rien ! » Bref, pas de quoi en tirer une doctrine d’action.

Pourtant, il existe bel et bien une philosophie de l’initiative opportune. Elle est ancienne, mais elle est si mal recensée, si mal documentée qu’aucun manuel n’existe qui lui soit consacrée. Ce sont les Grecs de l’ère préchrétienne qui l’ont les premiers formalisée. Cette philosophie de la chance s’appelle Kairos.

Kairos : l'instant supendu

Le temps n’existe pas. Pour le dire autrement, le temps dépend de l’échelle qu’on lui donne, du regard que l’on porte sur son écoulement. Les Grecs se représentaient le temps sous trois états différents : Aiôn, Chronos et Kairos.

Aiôn est le temps sans commencement ni fin, infini et circulaire, se bouclant continument sur lui-même, à la manière de l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue. Nietzsche qualifiera ce mouvement rotatif d’« éternel retour ». Aiôn est le temps macrocosmique, il échappe à toute mesure précise. Pour autant, cette circularité comporte quatre phases : l’Âge d’or, l’Âge d’argent, l’Âge de bronze (ou d’airain) et l’Âge de fer. Le pessimisme s’enracine dans la peur panique de l’Âge de Fer ; l’optimisme s’épanouit dans la claire espérance du retour de l’Âge d’Or. « Tout va, tout revient, la roue de l'existence tourne éternellement », déclare Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra.

Chronos est le temps dans son déploiement, indéfini et linéaire, progressant continûment. Il dévore ses enfants que nous sommes pour nous initier à la finitude de l’existence. Le philosophe Hegel l'envisagera comme le mouvement même de l’histoire. Son évolution résulte d’une dialectique, d’une tension constante entre deux forces contraires ; c'est de leur friction conflictuelle que se créé le devenir. Chronos se mesure et se matérialise sous la forme d’une flèche, la fameuse frise chronologique : il y a un « avant », un « pendant » et un « après ». Ainsi, Chronos est mémoire et détachement tout autant que prospective et stratégie.

Kairos est l’instant éphémère, volatile, instable, insaisissable. En somme, il est fini dans l’espace et dans le temps continu (Chronos). À peine se manifeste-t-il qu’il est déjà parti ! Les Grecs se représentaient Kairos sous la forme d’un jeune homme androgyne. Ses pieds sont ailés et il porte une coiffure singulière : deux mèches lui coulent le long des tempes. Au contraire d’Aiôn, Kairos est le temps microcosmique : à peine a-t-il éclôt qu’il s’évanouit, en un éclair. Pour le philosophe François Jullien, il est un « entre », un instant suspendu, ouvert au possible.

Kairos : un momentum

Kairos n’est pas seulement la plus petite unité du temps. Allégoriquement, il est aussi et surtout chargé d’un potentiel, l’opportunité et la chance. D’ailleurs, la représentation antique de Kairos comporte deux signes majeurs de cette propriété. Les ailes de ses pieds symbolisent évidement sa fugacité. Les mèches de sa chevelure sont le seul moyen de l’attraper.

De ce qui précède, on pourrait déduire qu’avoir de la chance est élémentaire. Il suffit de se ruer sur Kairos quand il se présente ! De lui tirer les cheveux et de le maintenir en captivité.

Pas si simple, en réalité.

Comment saisir Kairos ?

Pour saisir les occasions quand elles se présentent, encore faut-il les voir ! Et c’est là que les choses se compliquent. Au quotidien, des opportunités se créent dans notre dos, sans que nous y prêtions attention. Ni remords, ni regrets : n’ayant rien vu, nous continuons notre route. 

En revanche, il existe des moments où nous sentons que c’est ici et maintenant qu’il faut agir. Dans son sonnet « À une passante », Charles Baudelaire décrit Kairos sous la forme d’une femme envoûtante qu’il voit passer, dont il tombe sous le charme, mais vers laquelle il ne se dirige pas, à laquelle il n’adresse pas un mot. C’est le cas de figure le plus insupportable : la chance est passée là, devant nous, et nous n’avons pas pris de décision. Nous ne pouvons dès lors que nous en prendre à nous-mêmes et ruminer sur notre sort.

Kairos : la Fortune sourit aux adacieux 


Kairos ne dure qu’un instant. Mais combien de temps ça dure, un instant ? On serait tenté de répondre : « une fraction de seconde », « peut-être deux à trois secondes ». En réalité, Kairos est sans mesure établie. Ce qui est sûr, c’est que ce moment est éphémère et qu’il faut décider vite. Faire preuve de discernement. Ne pas se poser trop de questions, au risque que le questionnement se transforme en doute, le doute en inhibition de l’action.

Quand Kairos apparaît et qu’on le reconnaît sans l’ombre d’un doute, il faut « décider dans l’incertitude », selon le maître-mot du Général Vincent Desportes. En effet, on n’est jamais sûr à 100% du résultat. On ne peut rien dire à l’avance. À défaut d'être sûr, on sent. On pressent. On devine. On entreprend. Mais tout ce que l’on sait, c’est que l’on ne sait rien.

Qu’importe ! "De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace!"

Qui ne tente rien n’a rien ! 

« Qui ne tente rien n’a rien » … Finalement, c’est une bonne doctrine d’action.

David Jarousseau